Par Duvette Chromer

500 MOTS TISSENT UNE TOILE AIMABLE
— NE PAS EN GASPILLER — RESSOURCE RARE —
— À RECYCLER

Nous avons l’honneur de vous présenter ici le premier épisode du roman feuilleton Le bruit & la fourrure, un roman-feuilleton textile, ancré dans le 10e arrondissement, où le suspense n’a d’égal que la romance et la chatoyance des jeux de mots autour du fil !! Certains ont eu la chance de découvrir ce premier épisode version papier dans le premier journal de la Textilerie distribué en Janvier 2018. Il a maintenant sa version numérique.

Sur le fil de mes pas glisse le loup de l’angoisse.

Je vis entre deux eaux, me cachant sous une fausse identité. Ma cape d’invisibilité est une grande cape rouge qui vit sur mes épaules, coule dans mon ombre, tâche écarlate qui signe en éclatant mon absence aux yeux du monde.

Mon nom est Selma. La boulangère m’appelle comme cela en tout cas. Elle agite un pain au chocolat en disant, « c’est pour toi, ça, Selma ».

Je vis dans un taudis. Un vrai taudis, rue Alexandre Parodi. Le prix de l’ombre. Des murs moches et du plafond qui tombe au sol, recouvre la cape rouge de paquets gris et de moisi.

Le soir passe en sourdine sur l’eau du canal, lumière du feu sous le pont et du camion de pompiers qui court à ses côtés.
Je suis là, en surplomb.

Mes mains tremblent et rentrent un briquet dans une petite poubelle.

Je me fais petit petit chat. Plus de chaussures à talons, ma cape se replie. Je porte un chapeau de feutre bien mou, un pantalon haut, un justaucourt juste à mon corps.
De rue en rue, le feu s’éloigne, le pompier refroidit. Selma devient Laura.

Laura vit au-dessus des rails de la Gare de l’Est. Le ciel est libre, les trains s’éloignent, la fumée monte, Laura respire au pied de ses tomates mortes.

Un tas de vêtements croupit dans son placard. Il est temps de bouger. Laura-Selma les plie gentiment dans un grand sac en toile de jute. Elle va changer de peau.

Elle a repéré un petit endroit, un magasin qui brille dans une rue. La fille qui le tient, une brune à l’air souriant, lui paraît sympathique.

Quand Laura met la main sur la poignée glacée, entre dans le magasin, de la buée s’installe sur ses lunettes. Elle est aveugle et un peu ridicule.

Elle enlève ses verres et se tient au milieu d’un halo de chaleur. Elle ne voit pas beaucoup mieux, mais elle se sent bien.

Elle vide prestement ses affaires, boit un café au comptoir, profite de la mollesse qui  ses jambes.  Elle repart avec deux pantalons confortables et doux et les oreilles réchauffées du genre couleur cape.

Au bord des rails s’étend une silhouette massive aux cheveux filasses. De grands pieds qui s’écartent et une tête qui se penche.

Cela peut chercher Laura.

Elle se tasse en tout mini. Elle a mal partout. Repartir, disparaître. Courir. Avoir peur. Il fait froid. Elle pleure.

Deux pantalons et une toile de jute. Voilà qui est Laura. Elle louche un peu aussi, parfois.

Elle a les dents qui s’écartent devant, ça lui fait un sourire lapin crétin. Les gens se méfient pas, du coup (…)